mercredi 1 juillet 2009
Nachtlied (I)
La nuit... Plus rien que cela... Pour n'être plus qu'un avec cette amie de toujours... Plus qu'un petit effort... Tendre l'oreille et écouter... Entendre alors l'apaisant soliloque de la mort... Se laisser aller enfin...
En attendant, j'observe les quatre murs de ma cellule. Plus d'un mois que ces cloisons m'emprisonnent, parachevant mon oeuvre, ce moi à la déliquescence depuis longtemps amorcée. La folie m'aura guetté de bout en bout, devinant une proie facile. Comment même savoir si sa traque aura été achevée? Cet hôpital, bien sûr... mais est-ce réellement suffisant ? M'aurait-elle donc finalement happé? Qu'importe finalement si je ne sais, bientôt, tout sera fini. L'essentiel n'aura été de toute manière non le résultat de cette longue course-poursuite, mais seulement son développement. C'est lui qui m'aura pesé, angoissé, poussé aussi. Lui qui aura alpagué les tréfonds de mon âme, sans répit, hantant mes moindres recoins, accompagnant mon être. Et malgré mon effroi, cette folie latente m'était évidemment nécessaire. Spectre ami, tu m'auras été fidèle jusqu'au bout, et pourtant je ne sais toujours si tu m'as conquis, parachevant ainsi enfin tes incessantes approches en une définitive copulation. Mais mon absolution sera autre, je le sais désormais. Et du moins elle sera mienne. L'important n'est pas là. Ce flirt d'une vie aura généré ce que j'ai été, ces quelques poèmes que je laisse. Car le mal, ton mal, les immondices dont tu m'as rempli et dont tu m'inonde encore ne furent pour moi qu'un simple moyen de réaliser ma conception du beau. Oui, malgré mes craintes, je t'aime encore, mon aliénation sommeillante, ô ma fièvre larvée. Tu m'auras accompagnée de bout en bout, je t'en remercie. Reste que j'aurais tout de même eu le dernier mot. Encore que... Peut-être me diriges-tu à présent... Qu'importe finalement, je te laisse...
Du plus loin que je me souvienne, ce sont des odeurs qui me reviennent. Celle du chocolat chaud que servait notre gouvernante, alors que dehors la neige recouvrait le Waagplatz de Salzbourg. Une agréable sensation de n'avoir jamais quitté le ventre maternel m'envahissait alors, tandis que ces agréables effluves chatouillaient mes narines.
Notre maison était spacieuse, une de ces solides bâtisses autrichiennes semblable à tant d'autres. Quincaillier de métier, mon père assurait des revenus aisés à la famille et aux six enfants que nous étions. Ma mère quant à elle vaquait généralement à son passe-temps favori, s'occupant de ses collections d'antiquités, subvenant certes à nos besoins matériels de jeunes enfants sans pour autant faire preuve envers nous de la moindre affection. Il lui arrivait ainsi de passer des journées entières dans ses pièces, admirant ses collections, enfermée à double tour, seule avec ses bibelots. Ce qui ne manquait d'occasionner en retour de sempiternelles disputes avec mon père, vis-à-vis duquel elle adoptait par ailleurs le même comportement réservé et distant. Ce n'est que bien plus tard que je découvris son addiction à la morphine. Personne ne s'était jamais douté de rien et, autant ses proches que la société petit-bourgeoise de Salzbourg qu'elle fréquentait alors n'auraient pu imaginer cette tare secrète. A quel point cette toxicomanie aura influencée l'attitude de ma mère, je n'en sais rien... Toujours est-il que, ne remplissant suffisamment son rôle maternel, ce fut notre gouvernante qui s'en chargea. Fervente catholique, Marie Boring, d'origine alsacienne, fût aussi à l'origine de mon goût pour la langue française. C'est ainsi que je découvris plus tard grâce à elle Baudelaire et Rimbaud pour plonger dans le lyrisme d'une langue qui berça ainsi constamment mon esprit. Mais les premières poésies qui colorèrent mon enfance furent musicales, lors de ces réceptions endimanchées durant lesquelles un ami de mes parents prenait place sur notre vieux Bechstein pour y interpréter quelques morceaux.. Schubert surtout, et son romantisme tragique et digne. Schubert et son subjuguant quatuor. La jeune fille et la mort que je découvris plus tard comme l'on appréhende l'alter-ego musical de sa propre existence, comme l'on saisit au passage le morceau qui harmonise notre être.
La jeune fille, Gretl... La seule. L'unique. Et la mort alors? Nous y viendrons en temps voulu...
Salzbourg, je me souviens...
Je me souviens ces agréables après-midi d'automne passés à observer le Waagplatz, penché sur la fenêtre, bercé par les sourdes senteurs des feuilles mortes... Et qu'elle devenait ensuite grise et glaciale, cette cité autrichienne lorsque pointait alors l'hiver, rude et sans pitié.
Je me souviens ces repas partagés en famille le dimanche, diners qu'accompagnait généralement un silence pesant. Une sourde et insaisissable rancœur alourdissait l'atmosphère. Quelques simulacres de conversation s'élevaient sporadiquement, vite recouverts par une muette morosité, qui pourtant en disait bien plus long que tous les mots aphones précédemment vomis.
Je me souviens cette maladie de mon grand-père. On pourrait penser que l'approche imminente de la mort rend aux monstres un semblant d'humanité. Qu'ils tentent alors par d'ultimes faits et gestes d'instaurer l'oubli de leurs actes passés, afin de ne pas mourir seuls. J'espérais encore une éruption finale de bonté, un dernier soubresaut qui puisse couvrir d'une fleur, fut-elle une simagrée, le fiel d'une vie dont la nauséeuse odeur s'était déversée 82 années durant sur ses proches. Oui, malgré la haine que je vouais à ce grand-père, je ne pouvais me résoudre à ne point découvrir la lueur d'humanité qui jaillirait enfin de cette pourrissante carapace. En vain. Aigre et hostile jusque dans l'anémie annonciatrice de la fin prochaine, le vieux patriarche s'éteignit dans un flots de vénéneux reproches adressés à ma mère.
Je me souviens enfin Gretl, sa naissance, son être, son amour, notre amour. J'avais quatre ans. Je me remémore encore le sentiment de solitude qui m'envahissait alors déjà, de celle qui permet un repli de l'âme qui m'aura toujours été à la fois nécessaire et douloureux. L'action repousse la conscience tandis que les pensées solitaires la prodiguent, jusqu'à nous enliser dans une nécessaire mélancolie.
Oui, j'aurais voulu me passer de toi, qui tortura mon esprit et éleva en moi contradictions et désespoir. Funeste conscience, j'aurais pâtit de toi, mais désormais tu t'échappes enfin, me laissant, moi, mon absolution, puis bientôt plus rien.
Gretl, seule à m'avoir alors extirpé de cet ascétisme de l'enfance, seule que j'aurais jamais aimé, ma sœur, mon double, mon amour. Années heureuses, édéniques, lorsque notre promiscuité revêtait encore les draps de l'innocence. Années heureuses avec toi, à découvrir, jouer, partager. Années heureuses dans cette bulle lénifiante que nous nous étions créé, loin, bien loin des tumultes de nos frères et sœurs, loin, bien loin des préoccupations parentales...
J'avais 10 ans lorsque je fus admis au Staatsgymnasium. Tout comme moi, mes camarades de classe étaient issus de la bourgeoisie salzbourgeoise. Nous étions ainsi 41 à affronter chaque matin la sévérité acerbe des professeurs de l'école qui nous prodiguaient froidement de fades leçons abstruses. Et tandis que certains tentaient de s'opposer aux manières d'agir de nos maîtres, je sombrais au contraire dans une atrophie trompeuse. C'est avec calme que j'affrontais cette âpre éducation austro-hongroise, mais au-dedans, l'abcès s'était formé, et il grandissait sans que je songea à le faire enfin éclater. Aux martiales invectives professorales, je n'opposais qu'une impassible soumission, aux coups de bâton une indifférence douloureuse. Mais cette feinte placidité m'échappait tout à fait lorsque je devais justifier mes mauvais résultats auprès de mes parents. C'est cette pression ci qui m'accablait finalement le plus, toute accompagnée qu'elle était de ces nauséeuses exigences d'obtenir un bon diplôme puis d'exercer un métier « convenable ». Que de fois ai-je songé à ne pas rentrer chez moi plutôt que d'affronter les regards réprobateurs et les propos blessants qui m'attendaient au domicile familial. Mais l'incapacité et l'absence de volonté d'agir me rongeaient, si bien que mes pas me menaient invariablement vers le Waagplatz.
Souvent, et particulièrement en hiver, il faisait déjà nuit lorsque je franchissais l'imposante grille de l'école, et alors que je me baignais dans l'obscurité, sous les voutes célestes desquelles perçait une lune blanchâtre, je me sentais enfin vivant, seul dans l'opacité de ces fins de journées qui accompagnaient mon être. Dissimulé par les sombres brumes de la nuit tombante, j'échappai alors aux regards des hommes, aux moqueries sinistres de mes « semblables », de ces autres élèves qui singeaient mes postures courbées, mes regards hagards et mes attitudes soucieuses. Et là encore, je n'opposais aux quolibets des autres qu'une sourde apathie, qui, accompagnée par mes airs perdus et fous suffisait heureusement à dissuader les autres écoliers de pousser plus loin leurs railleries.
Il serait faux de dire que les conditions de mon enfance furent particulièrement pénibles, je n'avais plus à me plaindre que n'importe quel autre fils d'une famille bourgeoise de l'époque,et sûrement bien moins que d'autres enfants infiniment moins gâtés par le confort matériel. Mais dans cette propension innée qu'ont les hommes au bonheur ou au malheur, il me semblait avoir fait une mauvaise pioche, et les sentiments de culpabilité que j'éprouvais en me disant que d'autres avaient bien plus de raisons d'être malheureux que moi ne m'étaient d'aucun secours. Il est curieux de se dire qu'un tel ne sera jamais heureux, quoi qu'il fasse, quoi qu'il vive, tandis que d'aucun accédera facilement à un bonheur qui lui semblera tout naturel. Non, l'inégalité n'est décidément uniquement histoire de conditions de vie, mais s'immisce dans nos âmes de façon bien plus incompréhensible et pernicieuse pour déterminer à quel point nous apprécierons nos joies et subirons nos chagrins.
lundi 1 décembre 2008
Après-Minuit
Les heures de l'Après-minuit, celles des solitudes mélancoliques ou grisantes, naissances d'une lucidité fugace au parfum d'inachevé.
C'est lorsque les autres dorment que notre propre éveil permet de juste poser un court regard sur ce qui est ou ce que l'on croit. Se sentir étranger à soi-même pour "voir", démiurge observant sa construction imparfaite. On ne se découvre que seul, dans la tempête tassée de son âme. Affres des songes qui nous rongent et nous découvrent dans un même mouvement cathartique. La fuite vers la compagnie des hommes permet d'oublier cette clairvoyance qui autrement serait fatale: autant tenter de maintenir l'équilibre et s'embourber volontairement dans une vision trouble, donc plus supportable. Emplir son corps pour vider son âme, on ne compte plus les verres que nécessite l'opération. Qui de toute façon finira tôt ou tard en un indicible avortement.
Jusqu'à rétablir dans une solitude retrouvée une fragile harmonie.
Les heures de l'Après-minuit, baignant dans le fracas des voix qui s'élèvent toujours plus haut, portées par la délicieuse chaleur de l'alcool.
Celles du partage, des éclats, des excès. La joie, même si mirage et éphémère, à portée de main, tandis que l'amitié partage ses goulots. Coup de pied au cul du sommeil pernicieux et précoce, affirmation d'une vitalité autrefois contenue. Refaire le monde, invoquer les étoiles, côtoyer les anges. L'imprévu s'invite à chaque coin de rue, hasard bienvenu qui nous ensorcelle.
Jusqu'aux pas chancelants qui nous guident tant bien que mal jusque dans les bras d'une Morphée tourmentée.
Les heures de l'Après-minuit, celles des "imaginaires" plus vrais que nature, page après page, image après image, son après son. Celles de l'appétence pour le beau. Y plonger, aidé par le silence et la nuit, jusqu'à ce que le sommeil sépulcral absorbe temporairement cet autre monde qui aura été nôtre. Élévation des perceptions dans l'alcôve des ténèbres inspirés, inspirants. Ne plus retenir les mots et les pensées, pour en finir avec la pudeur du jour, faire jaillir ou recueillir, au choix. Accalmie extérieure qui entraîne le bouillonnement des idées, des sens, des appréciations.
Jusqu'à quitter le livre, terminer le film, éteindre la musique, ou poser la plume.
Les heures de l'Après-minuit, celles que j'aime jusque dans leur triste solitude.
dimanche 16 novembre 2008
Terminus

La nuit s'apprête à ensevelir la ville sous sa sombre toile, laissant transparaître les dernières lueurs tamisées de cette froide fin de journée hivernale. C'est l'heure à laquelle les lampadaires s'éclairent, prenant le relais des ultimes rayons solaires qui se meurent dans la grisaille et l'obscurité naissante. Les trottoirs, qui au petit matin scintillaient encore des milles éclats blancs de la neige tombée durant la nuit, ne sont désormais plus qu'un triste amas boueux dans lequel s'enfoncent les pas mal assurés des travailleurs regagnant leurs domiciles. Vendeurs, employés de bureaux et ouvriers se croisent, se dépassent, se bousculent parfois avant de reprendre leur marche. Dans les transports en commun, le silence est presque total. Regards fuyants et mines fatiguées qui se laissent bercer par le vrombissement du moteur ou l'insipide voix de la speakerine annonçant les arrêts, alors que bus et tramways se vident peu à peu de ces simulacres d'existence. Tempête tassée de mouvements, maelströms de phares poignardant la pénombre, le corps urbain anime ses membres, traversés dans leurs moindres orifices, parcourus par l'activité des microcosmes qui se hâtent. Au cœur de cet organisme fuligineux, la gare centrale aspire et rejette ses milliers de créatures au rythme des trains qui se succèdent, inlassablement.
Dans le bar qui fait face aux voies ferrées, c'est le calme plat. Tout au plus quelques coudes qui se lèvent pour quitter le comptoir l'espace d'un instant, mouvements indispensables à la seule activité qu'on connaît dans ce rade qui suinte la résignation. L'échec y a élu domicile, son odeur rance enfume les lieux, ses traits dessinent les visages, ses affres soulignent le mutisme ambiant. Le "Terminus". C'est ici que l'on accoste lorsque l'on a tout perdu, qu'on chavire sous le poids de la vie, qu'on coule sous celui de l'alcool. S'en emplir pour crever l'abcès... Cuites désabusées, solitaires, aphones... Inertie des perdants...
Ils sont trois, chacun sa table, chacun son verre. A quoi bon squatter le comptoir quand on a rien à se dire ? Un simple regard suffit, la compagnie d'un verre de bière aussi. De l'autre côté du comptoir, le constat d'échec est le même: patron et clients se retrouvent dans leur faillite. Reste qu'on est au chaud ici, c'est déjà ça. On se serait bien passé de ce souffle froid qui s'invite lorsque la porte s'ouvre, laissant alors entrevoir la massive silhouette d'un vieillard barbu. Qui s'avance vers le comptoir, accompagné des mornes regards des présents. Hormis sa grande valise, pas grand chose ne différencie le nouvel arrivant des habitués. Même tenue négligée, même manière de marcher, lente, résignée. Et pourtant il y a ce quelque chose dans le regard qui rappelle un bonheur autrefois entrevu et augure d'une once d'espoir en l'avenir. L'abdication n'a encore achevée son inébranlable besogne.
"On vous sert quoi ?"
"Rien, c'est moi qui suis là pour ça."
"Qu'est ce que tu veux le vieux ? "
"Je travaille pour une enseigne de spiritueux, j'ai des échantillons à faire goûter à vos clients si vous n'y voyez d'inconvénient..."
"Tant que j'y ai droit aussi..."
Déballage des bouteilles, qui contiennent un liquide verdâtre. Chacun la sienne, on boit. Pour le marketing faudra repasser. Et puis faire de la pub dans l'antre de l'échec, faut pas pousser non plus... Qu'importe, les flacons se vident. L'amertume de cette étrange boisson se mélange à celle des âmes, s'invite dans les gosiers qu'elle traverse. C'est fort, ça brûle, on se réchauffe. Le vieillard en profite aussi, et quelques luisantes gouttes vertes ornent sa longue barbe blanche désormais, conséquences d'une lampée hasardeuse. Malgré l'alcool, le silence persiste, religion des résignés.Pour l'apostasie faudra repasser plus tard.
En attendant, les tournées s'enchaînent, les réserves de flacons semblent inépuisables...
Soudain, un cri fuse: "Nom de Dieu, je suis totalement saoul !". C'est le client le plus âgé, véritable vétéran de la loose, champion de l'échec. Et comme par écho, d'autres voix s'élèvent: "Putain, c'est la plus grosse cuite de ma vie ! Elles sont bonnes tes bouteilles le vieux...". Les langues se délient, des conversations s'engagent. Un client se lève: pianiste raté, il titube jusqu'à l'instrument désaccordé du fond du bar, hasarde quelques accords. Du mineur uniquement, on ne se refait pas. Progressivement, les notes s'entrechoquent et se lient jusqu'à former une démoniaque danse mélancolique. Vagues regains de valses slaves copulant avec des tritons dissonants. Diabolus in musica. On danse, on chante, on revit. Le sol se couvre de verre, on boit à la russe désormais. Le vétéran de la loose tente d'allumer la barbe du vieillard à l'aide de son briquet. Celui-ci l'observe, souriant. Le patron commence à démolir ses propres chaises, s'évertuant à les utiliser comme projectiles pour atteindre un tableau perché au mur. Celui-ci représente la princesse Diana. "Crève, salope!".
A l'extérieur, les lumières des habitations s'éteignent progressivement, le silence s'installe, le sommeil s'invite. Quelques cris éparses résonnent au loin, vite couverts par le passage en gare d'un train de marchandises. Quelque part dans sa chambre, une jeune fille reluque quelques photographies, s'accrochant à ces fragments, reflets d'un amour inaccessible. Images en guise de sensations, le rêve s'accroche aux vaines espérances d'un partage de l'existence sinon d'une utopique proximité. Nuit blanche en perspective... Sur le parvis d'une église, quelques clochards frigorifiés viennent d'allumer un feu, partageant autour de la flamme leurs haleines fétides. Ici aussi, la nuit s'annonce longue.
Dans le bar, la fête bat son plein. On gueule, on danse, on s'amuse. Les murs font désormais office de latrines, on vomit allègrement sur les tables. Des années qu'on attendait cette catharsis refoulée, cet exutoire salvateur, alors on ne va pas s'embarrasser de convenances! Crever l'abcès, tout oublier au moins le temps d'une nuit, faire jaillir la vie retrouvée. Personne ne s'entend plus parler dans le tumulte infernal d'entre ces quatre murs. Une chaise vole par la fenêtre, le froid s'invite à la fête, qu'importe, ce soir il sera un joyeux compagnon lui-aussi.
Ces âmes qui ne contenaient que turpitudes se sont enfin vidées, le corps a pris le dessus. Les mouvements guident le cerveau, danses rédemptrices et hallucinées, cris expiatoires et animaux. Mais déjà, l'Après guette, s'immisce dans ce bonheur éphémère lorsque l'un des fêtards s'assoupit. Puis s'installe définitivement lorsqu'il n y a plus rien à boire, juste une dernière cigarette à fumer. Pour enfin, dévoiler le mensonge, lorsqu'une autre réalité reprend le dessus. Mirages de joie, imposture de la fête, simulacres d'une nuit grisante. La page se tourne, douloureusement, il ne pouvait en être autrement. Sans regrets, car la souffrance même vaut mieux que la platitude des émotions. S'engager sur le grand huit, la grande descente...
Odeurs de tabac froid, vapeurs rances d'alcool, le "Terminus" se réveille douloureusement. Les fêtards de la veille s'observent du coin de l'œil, méfiants. Le vieillard aux bouteilles vertes a disparu, oubliant sa valise qui gît au pied du bar. L'un des clients s'en approche, c'est le vétéran. Fouille en règle du bagage. Puis il se redresse, très blême, et on l'entend marmonner quelques paroles: "Putain, mais ouais, c'était Dieu ce mec... Merde... Finir ici, c'est bizarre quand même... Quoique... L'échec... Il a tout chié en fait ce type... Le pire looser, c'est lui... Au bon endroit, au bon endroit...".
Dehors, le soleil ne s'est toujours pas levé. Il est pourtant 10 heures passées. De fait, la ville est plongée dans une obscurité inhabituelle. Lampadaires éteints, seuls les phares des voitures balaient la pénombre, halos de lumières égarés et nerveux. Et pourtant la vie suit son cours, les employés ont rejoints leurs bureaux, les ouvriers tentent tant bien que mal de travailler dans ces conditions pour le moins inhabituelles, les vendeurs gardent leurs stores ouverts. Rien n'arrête la routine.
Soudain, à proximité des voies ferroviaires retentit un bref hurlement.
Le cadavre du vieillard qu'on retrouvera quelque temps après sous les rails finira à la fosse commune. Identité inconnue. Autopsie qui conclue au suicide. Paraît qu'au milieu de tout ce sang, on ne reconnaissait plus grand chose. Juste ce bout de barbe blanche, avec cette étrange tâche verdâtre dessus...
vendredi 7 novembre 2008
Visite guidée
Et si on allait au zoo ?
Début de la visite: dans la première cage, on observe de bien étranges animaux: il s'agit de RMIstes. Leur espace vital est restreint au strict minimum, cette espèce lymphatique et paresseuse n'étant que très rarement mobile. Par ailleurs, même lorsqu'ils évoluent en liberté, les éthologues ont maintes fois observé le caractère extrêmement sédentaire de ces spécimens. Quelques visiteurs tentent vainement d'attirer l'attention de ces bestioles, les appâtant à l'aide de courriers de la CAF. Mais c'est peine perdue, les RMIstes restent généralement stoïques, à tel point que quelques visiteurs dépités n'hésitent pas à bombarder de convocations ANPE préalablement roulées en petites boulettes de papier ces indolentes créatures cataleptiques. Deux fois par jour, on peut observer les allées et venues des gardiens qui déposent les rations journalières de pâtes et de bière dans la cage, provoquant l'apparition d'une brève lueur intéressée dans les yeux d'habitude amorphes de ces bêtes. Leur anesthésie corporelle s'évanouit alors miraculeusement et on peut les voir se diriger vers leurs victuailles qu'elles dévorent allègrement avant de retomber dans leur mutisme habituel.
Un peu plus loin, on découvre une immense serre abritant de nombreux volatiles fièrement perchés sur leurs juchoirs. Leurs incessants piaillements emphatiques déchirent l'atmosphère, ébranlant la quiétude des promeneurs. Espèce prolifique et résistante, les commerciaux connaissent un franc succès auprès des visiteurs qui ne manquent pas de les observer, alpagués par le bruit. Et le spectacle est en effet alléchant ! Outre leurs incessantes prises de bec, un tour particulier attire l'attention des familles et de leurs enfants. Il s'agit d'acheter puis d'introduire un petit animal (d'habitude un employé de classe inférieure à moyenne) dans la verrière moyennant quelques euros en échange. On peut alors observer les commerciaux s'envoler, effectuer quelques habiles tournoiements autour de l'employé avant de fondre impitoyablement sur lui. Ce petit manège amuse énormément les enfants qui rient alors aux éclats. On ne retrouve généralement pas les restes des employés ainsi attaqués, et les effusions sanglantes sont réduites au strict minimum afin que petits et grands puissent profiter en toute sérénité du spectacle. Après tout, une visite au zoo s'effectue le dimanche, et en famille.
Si l'on brave le soleil et la poussière, on parvient alors à la fosse aux musiciens. En-contrebas, une multitude de créatures s'adonnent à leurs occupations. La puanteur qui s'en dégage est difficilement supportable, l'hygiène n'est clairement pas la préoccupation principale de ces animaux. Mais le jeu en vaut la chandelle, car le spectacle est d'un grand intérêt: canettes et bouteilles vides jonchent le sol, des musiciens saouls insultent le public venu les observer. D'autres au contraire rongent leur déprime, anémiques et désespérés. Des box ont été aménagés, de sorte que ces bestioles logent seules. Selon les informations de la pancarte explicative du zoo, les égos démesurés de ces animaux conduirait à un véritable carnage sans ces nécessaires séparations. Quelques box néanmoins contiennent plusieurs musiciens, il s'agit alors d'un "groupe". Malheureusement, les gardiens doivent là aussi faire face à d'inévitables conflits d'ego, si bien qu'il est quelques fois impératif de cloisonner également ces compartiments et d'en créer de nouveaux destinés aux carrières solo. Le dispositif de sécurité autour de la fosse est particulièrement important, frasques et débordements de ces bêtes étant fréquents. Heureusement, de nombreuses overdoses permettent d'éviter la surpopulation et d'assurer un certain maintien de l'ordre.
La fosse voisine est constituée d'une vaste étendue pelousée et d'un petit bassin. On y entend les bêlements des footballeurs qui effectuent des tours de passe-passe à l'aide des nombreux ballons à leur disposition. Lorsqu'à la suite d'un geste technique raté, l'une de ces balles quitte la fosse, on perçoit pendant longtemps les déchirantes lamentations de ces animaux béotiens. Il paraîtrait même que certains se laisseraient mourir en cas de perte de leur objet omnipotent. Épisodiquement, il semble que les footballeurs tentent de s'adresser aux visiteurs qui les observent. Leurs balbutiements abstrus demeurent cependant assez énigmatiques, ce qui n'empêche certes pas le public de les encourager bruyamment. Bien que tout à fait dignes d'intérêt dans un zoo, il faut néanmoins noter que ces animaux dévoilent plutôt l'intégralité de leurs capacités dans un cirque, à l'aide de dresseurs, le spectacle alors offert étant dans un tel cadre d'une toute autre facture.
Mais toutes les bonnes choses ont une fin, et lorsque les rayons du soleil commencent à faiblir et que la chaleur se fait plus supportable, il est temps de se diriger vers la sortie. La prochaine fois, c'est promis, on ira voir les autres animaux...
lundi 3 novembre 2008
The Cure - Disintegration (le morceau)
PS: Le lien ci-dessous est celui de la version live du morceau, plus pertinente à mon goût. Les nappes de claviers de le version studio sont délaissées au profit d'une rythmique plus présente qui accompagne à merveille la montée progressive de la voix qui souligne sa révolte par des accentuations bien plus marquées que sur la version studio.
The Cure - Disintegration
"oh i miss the kiss of treachery
the shameless kiss of vanity
the soft and the black and the velvety
up tight against the side of me
and mouth and eyes and heart all bleed
and run in thickening streams of greed
as bit by bit it starts the need
to just let go
my party piece
oh i miss the kiss of treachery
the aching kiss before i feed
the stench of a love for a younger meat
and the sound that it makes
when it cuts in deep
the holding up on bended knees
the addiction of duplicities
as bit by bit it starts the need
to just let go
my party piece
i never said i would stay to the end
so i leave you with babies and hoping for frequency
screaming like this in the hope of the secrecy
screaming me over and over and over
i leave you with photographs
pictures of trickery
stains on the carpet and
stains on the scenery
songs about happiness murmured in dreams
when we both us knew
how the ending would be...
so it's all come back round to breaking apart again
breaking apart like i'm made up of glass again
making it up behind my back again
holding my breath for the fear of sleep again
holding it up behind my head again
cut in deep to the heart of the bone again
round and round and round
and it's coming apart again
over and over and over
now that i know that i'm breaking to pieces
i'll pull out my heart
and i'll feed it to anyone
crying for sympathy
crocodiles cry for the love of the crowd
and the three cheers from everyone
dropping through sky
through the glass of the roof
through the roof of your mouth
through the mouth of your eye
through the eye of the needle
it's easier for me to get closer to heaven
than ever feel whole again
i never said i would stay to the end
i knew i would leave you with babies and everything
screaming like this in whole of sincerity
screaming it over and over and over
i leave you with photographs
pictures of trickery
stains on the carpet
stains on the memory
songs about happiness murmured in dreams
when we both of us knew
how the end always is
how the end always is... "
mardi 21 octobre 2008
Francfort

Le vent se lève au large, tandis que le soleil gît au firmament, astre déchu aux effluves de chaleur mourantes. Les vagues s'affolent au rythme des bourrasques jusqu'à former l'ultime tempête qui balaiera notre humanité pervertie. Pluie purificatrice visant à ensevelir le règne fallacieux du paraître et de la mercantilisation omnipotente, tandis que les accalmies passagères proclament l'indicible avènement du déluge.
C'est au même moment que la ville se réveille, immense squelette gris de béton animé par ses millions de fourmis inutiles. Les néons rougeâtres qui enveloppent le quartier d'une âcre lueur laissent progressivement place aux lumières blanches qui s'allument une à une, tandis que les bennes à ordures finissent leurs tournées nocturnes, laissant flotter dans l'air frais du petit matin une vague odeur de putréfaction. Face à la gare se dressent d'immenses gratte-ciels abritant banques et compagnies d'assurance. On mesure la réussite de l'entreprise à la hauteur du bâtiment qui l'abrite. Vanité qui engage les hommes et leurs constructions dans une absurde lutte de conquête des hauteurs, tentant d'atteindre un paradis imaginaire aux relents de pouvoir et d'argent. D'autres ont effleuré un autre Éden durant la nuit, avant de le perdre jusqu'au prochain fixe . Fantômes délaissés, ils traînent leur faillite aux pieds des buildings, semant petits bouts de cartons, seringues usagées, cuillers tordues et relents de mort prématurée. Si bien qu'au petit matin, le jeune cadre accélère le rythme de ses pas lorsqu'il s'apprête à rejoindre son lieu de travail, tentant d'échapper à ces visions d'horreur et aux hurlements incompréhensibles de ces silhouettes qui gisent aux pieds des bâtiments, la chair parfois à vif à force de se piquer. Plus loin, sur le trottoir, on peut apercevoir trois individus en train de fumer leur pipe à crack, tandis que les lueurs stroboscopiques d'un gyrophare se perdent dans la nuit fuyante. Quelques touristes japonais, passablement apeurés, s'aventurent hors de la gare pour tenter de rejoindre leur hôtel, tandis qu'une pute descend d'une voiture. Sa journée se termine, tout comme celle de ces autres êtres en déroute, qui disparaissent progressivement des rues, se terrent ou s'activent à préparer leur prochaine nuit, qui, si tout va bien ressemblera à la précédente. Ou alors ce sera le manque et ses ténèbres autrement plus sombres...
Tandis que les junkies disparaissent progressivement des rues, la relève s'active, à la manière des trois-huit. C'est au tour des nombreux employés et cadres d'entamer leur journée désormais. Par milliers, ils se pressent aux pieds des immenses bâtiments, se croisent et s'entrecroisent au gré des escalators, des corridors, des bureaux. Leurs pas sont rapides et assurés, la finance ne pardonne pas les hésitations. Et puis, mieux vaut rejoindre rapidement le microcosme de leur gratte-ciel, oublier ces silhouettes nocturnes d'un autre monde. Si seulement tout pouvait être parfaitement réglé, ils n'auraient alors à croiser cette misère trop visible, trop gênante, ces retardataires de la nuit, relents de faillite qui les ramènent à une réalité autre que celle de la bourse. Mais qu'importe, on oublie vite après tout. Surtout qu'au contraire de ces vampires déchus, l'avenir leur appartient. Comment en douter, alors même que la griserie engendrée par la fulgurante montée de l'ascenseur augure d'une ascension carriérale tout aussi rapide. Car du haut de ces bâtiments, on dirige le monde, ou alors on espère le faire. Au pire, on gagne juste beaucoup d'argent...
Le crépuscule tombe désormais sur la ville. Encore lointaine et anémique à l'aube, la pluie s'abat désormais en rafale sur les immenses tours élancées, sur les trottoirs, immergeant graduellement la cité qui se liquéfie peu à peu. Et tandis que le déluge se profile, les éclairs semblent s'acharner à vouloir toucher les antennes des gratte-ciels, monstres de béton et de verre soudain moins imposants, moins assurés. L'eau monte et monte encore...
Accompagnés par les rires machiavéliques des junkies qui comme par miracle semblent insubmersibles et se contentent de se laisser flotter à la surface, les employés se noient, emportés par les torrents qui traversent la ville. Les attachés-cases voguent par milliers à la surface, tandis que les hurlements des futurs noyés, vite étouffés par les trombes d'eau, se multiplient. Des radeaux improvisés sillonnent cet océan nouvellement formé. A leur bord, les rescapés jettent des regards diaboliques aux travailleurs qui se noient, profitant d'un instant de répit entre deux shoots pour faire couler un cadre apeuré qui tente de s'agripper au bateau, lui faisant lâcher prise d'un coup de piquouse. Un squelette frénétique assomme le directeur de la Deutsche Bank avec sa pipe à crack, celui-ci découvre la crise, la vraie. D'autres rescapés s'amusent à l'aide de leur cuillères à limer les mains de ceux qui s'agrippent à l'immense Arche sur laquelle ils naviguent désormais. Toutes les espèces de junkies y sont représentés: un fumeur de joint plaque quelques accords de guitare tandis qu'un alcoolique tente de lui arracher son instrument des mains. Un peu plus loin, une pute héroïnomane s'essaye au crack sous le regard bienveillant d'un vieillard de 25 ans qui n'a plus de dents. Défoncé au LSD, un ancien hippie tente d'escalader le mât de l'Arche. Il glisse une première fois, une deuxième, puis chute finalement sur le pont du navire. Bruit sourd, flaque de sang, dernier râle. Pris d'un fou rire, quelques ados sous champis observent le cadavre. A l'arrière de l'embarcation, un cocaïnomane explique à ses congénères que c'est lui qui a bâti l'Arche en quelques heures seulement, ayant senti venir l'Apocalypse. Un teufeur sous amphets lui file une claque, coups de poings, baston générale...
La grande Marée amorce alors son retrait: peu à peu, la ville refait surface. Surgissent d'abord les longues antennes perchées en haut des grattes-ciels, puis les bâtiments qui les portent, et progressivement les flots se retirent. Les frontières de la ville dessinent alors les contours d'une île perdue au milieu du grand Océan. Une terre désormais jonchée de cadavres aux costumes mouillés, dépouilles putrescentes d'une époque révolue, auxquelles s'ajoutent celles presques aussi inertes des silhouettes descendues de l'Arche, morts-vivants parmi les charognes, fantômes parmi les esprits, trépassés de la vie parmi les nécrosés.
Avant que l'île ne sombre peu après dans les tréfonds d'un Océan rédempteur ensevelissant définitivement les restes du marasme humain...
lundi 20 octobre 2008
Vorkriegsjugend - Wir sind die Ratten (80's punk)

Retour dans le temps au début des années 80, lorsque cheveux décolorés et jeans déchirés choquaient encore les parents, à l'époque du "no future": Pourquoi perdre son temps à apprendre un métier? N'était-il pas bien plus intéressant de passer son temps à se défoncer et à mettre la musique à fond pour que les voisins aussi puissent profiter du dernier album des Dead Kennedys? De rejeter radicalement tout compromis avec la société et de vivre sa révolte à fond et jusqu'au bout?
"Heute Spass und morgen tod" ( "s'amuser aujourd'hui et mourir demain" ) répondent affirmativement les cinq punks de Vorkriegsjugend, qui, bien que passant leur temps à squatter et boire, trouvent le temps entre 1982 et 1983 de sortir un EP et un album, regroupés ici sous le titre de Wir sind die Ratten ( "Nous sommes les rats" ) et agrémentés de quelques inédits. Voyage dans le Berlin des années 1980, celui de Christiane F. et d'une génération perdue par l'héroïne, celui des appartements miteux et des concerts qui finissent en baston, voilà où nous renvoie VKJ avec ce gros crachat à la face de la société.
Sombre, directe, haineuse, la musique du combo s'apparente aux débuts du hardcore US, à Black Flag et Negative Approach, même si Vorkriegsjugend aère bien plus ses morceaux que ses collègues d'Outre-Atlantique, pour un résultat plus digeste, plus de punk moins de hardcore pourrait-on dire. Pourtant, un coup d'oeil sur la date de sortie du premier EP des allemands, et l'on se dit qu'il n'est pas possible de parler d'influences, car les américains n'en sont également qu'aux balbutiements de ce qui deviendra le hardcore. Detroit, L.A. ou Berlin, la haine et le refus sont les mêmes et s'expriment sous la forme de musique la plus délicieusement dégénérée que l'humanité ait connue: le punk, celui des origines, celui qui tâche, sale et sans concession.
Authentique, épurée, la musique de Vorkriegsjugend symbolise la négation et la colère à l'état pur ( "Marchons nous contre l'Est? Non! Marchons nous contre l'Ouest? Non! Marchons contre le monde entier car ce monde ne nous plait pas" ). Pas de chichis politiques, la vision de nos cinq allemands est radicalement désabusée. Seule issue possible: une vie marginale ( "Nous sommes les rats et vivons dans la saleté" ). Les riffs répétés jusqu'à s'incruster définitivement dans notre pauvre crâne maltraité par tant de haine semblent déchirer l'atmosphère d'une ville perdue dans une vision apocalyptique, asphalte des ghettos et citée noyée dans la froideur de ses murs, de ses ruines plutôt devrait-on dire tant l'aspect squelettique de Berlin est encore aujourd'hui présent ("Der Sarg" et sa vision du tombeau bétonné de la métropole). Mais ce qui donne sa véritable âme à cette musique, c'est la voix de son chanteur, Klaus Hickert, rageuse au possible mais jamais monolithique et souvent accompagnée sur les refrains par celles de ses comparses pour des sing-along plus mélodiques. Les sonorités de langue allemande collent parfaitement à cette musique, puissantes et incisives, martiales et massives, et représentent un véritable plus, d'autant que les paroles sont à la hauteur, d'un cynisme tout simplement jouissif.
Reflet de la jeunesse désabusée d'une époque, tributaire d'un esprit punk flirtant avec le nihilisme, image d'une société allemande rongée par son passé, d'une ville en ruine coupée en deux, Vorkriegsjugend vomit son désespoir et son refus, nous englobant dans la noirceur de son monde avec son punk abrasif et misanthrope. Cultes et pourtant relativement méconnus même en Allemagne, l'influence du groupe sera cependant primordiale sur la scène punk underground germanique qui les érigera au rang de légendes vivantes après uniquement un album.