mardi 21 octobre 2008

Francfort


Le vent se lève au large, tandis que le soleil gît au firmament, astre déchu aux effluves de chaleur mourantes. Les vagues s'affolent au rythme des bourrasques jusqu'à former l'ultime tempête qui balaiera notre humanité pervertie. Pluie purificatrice visant à ensevelir le règne fallacieux du paraître et de la mercantilisation omnipotente, tandis que les accalmies passagères proclament l'indicible avènement du déluge.
C'est au même moment que la ville se réveille, immense squelette gris de béton animé par ses millions de fourmis inutiles. Les néons rougeâtres qui enveloppent le quartier d'une âcre lueur laissent progressivement place aux lumières blanches qui s'allument une à une, tandis que les bennes à ordures finissent leurs tournées nocturnes, laissant flotter dans l'air frais du petit matin une vague odeur de putréfaction. Face à la gare se dressent d'immenses gratte-ciels abritant banques et compagnies d'assurance. On mesure la réussite de l'entreprise à la hauteur du bâtiment qui l'abrite. Vanité qui engage les hommes et leurs constructions dans une absurde lutte de conquête des hauteurs, tentant d'atteindre un paradis imaginaire aux relents de pouvoir et d'argent. D'autres ont effleuré un autre Éden durant la nuit, avant de le perdre jusqu'au prochain fixe . Fantômes délaissés, ils traînent leur faillite aux pieds des buildings, semant petits bouts de cartons, seringues usagées, cuillers tordues et relents de mort prématurée. Si bien qu'au petit matin, le jeune cadre accélère le rythme de ses pas lorsqu'il s'apprête à rejoindre son lieu de travail, tentant d'échapper à ces visions d'horreur et aux hurlements incompréhensibles de ces silhouettes qui gisent aux pieds des bâtiments, la chair parfois à vif à force de se piquer. Plus loin, sur le trottoir, on peut apercevoir trois individus en train de fumer leur pipe à crack, tandis que les lueurs stroboscopiques d'un gyrophare se perdent dans la nuit fuyante. Quelques touristes japonais, passablement apeurés, s'aventurent hors de la gare pour tenter de rejoindre leur hôtel, tandis qu'une pute descend d'une voiture. Sa journée se termine, tout comme celle de ces autres êtres en déroute, qui disparaissent progressivement des rues, se terrent ou s'activent à préparer leur prochaine nuit, qui, si tout va bien ressemblera à la précédente. Ou alors ce sera le manque et ses ténèbres autrement plus sombres...
Tandis que les junkies disparaissent progressivement des rues, la relève s'active, à la manière des trois-huit. C'est au tour des nombreux employés et cadres d'entamer leur journée désormais. Par milliers, ils se pressent aux pieds des immenses bâtiments, se croisent et s'entrecroisent au gré des escalators, des corridors, des bureaux. Leurs pas sont rapides et assurés, la finance ne pardonne pas les hésitations. Et puis, mieux vaut rejoindre rapidement le microcosme de leur gratte-ciel, oublier ces silhouettes nocturnes d'un autre monde. Si seulement tout pouvait être parfaitement réglé, ils n'auraient alors à croiser cette misère trop visible, trop gênante, ces retardataires de la nuit, relents de faillite qui les ramènent à une réalité autre que celle de la bourse. Mais qu'importe, on oublie vite après tout. Surtout qu'au contraire de ces vampires déchus, l'avenir leur appartient. Comment en douter, alors même que la griserie engendrée par la fulgurante montée de l'ascenseur augure d'une ascension carriérale tout aussi rapide. Car du haut de ces bâtiments, on dirige le monde, ou alors on espère le faire. Au pire, on gagne juste beaucoup d'argent...
Le crépuscule tombe désormais sur la ville. Encore lointaine et anémique à l'aube, la pluie s'abat désormais en rafale sur les immenses tours élancées, sur les trottoirs, immergeant graduellement la cité qui se liquéfie peu à peu. Et tandis que le déluge se profile, les éclairs semblent s'acharner à vouloir toucher les antennes des gratte-ciels, monstres de béton et de verre soudain moins imposants, moins assurés. L'eau monte et monte encore...
Accompagnés par les rires machiavéliques des junkies qui comme par miracle semblent insubmersibles et se contentent de se laisser flotter à la surface, les employés se noient, emportés par les torrents qui traversent la ville. Les attachés-cases voguent par milliers à la surface, tandis que les hurlements des futurs noyés, vite étouffés par les trombes d'eau, se multiplient. Des radeaux improvisés sillonnent cet océan nouvellement formé. A leur bord, les rescapés jettent des regards diaboliques aux travailleurs qui se noient, profitant d'un instant de répit entre deux shoots pour faire couler un cadre apeuré qui tente de s'agripper au bateau, lui faisant lâcher prise d'un coup de piquouse. Un squelette frénétique assomme le directeur de la Deutsche Bank avec sa pipe à crack, celui-ci découvre la crise, la vraie. D'autres rescapés s'amusent à l'aide de leur cuillères à limer les mains de ceux qui s'agrippent à l'immense Arche sur laquelle ils naviguent désormais. Toutes les espèces de junkies y sont représentés: un fumeur de joint plaque quelques accords de guitare tandis qu'un alcoolique tente de lui arracher son instrument des mains. Un peu plus loin, une pute héroïnomane s'essaye au crack sous le regard bienveillant d'un vieillard de 25 ans qui n'a plus de dents. Défoncé au LSD, un ancien hippie tente d'escalader le mât de l'Arche. Il glisse une première fois, une deuxième, puis chute finalement sur le pont du navire. Bruit sourd, flaque de sang, dernier râle. Pris d'un fou rire, quelques ados sous champis observent le cadavre. A l'arrière de l'embarcation, un cocaïnomane explique à ses congénères que c'est lui qui a bâti l'Arche en quelques heures seulement, ayant senti venir l'Apocalypse. Un teufeur sous amphets lui file une claque, coups de poings, baston générale...
La grande Marée amorce alors son retrait: peu à peu, la ville refait surface. Surgissent d'abord les longues antennes perchées en haut des grattes-ciels, puis les bâtiments qui les portent, et progressivement les flots se retirent. Les frontières de la ville dessinent alors les contours d'une île perdue au milieu du grand Océan. Une terre désormais jonchée de cadavres aux costumes mouillés, dépouilles putrescentes d'une époque révolue, auxquelles s'ajoutent celles presques aussi inertes des silhouettes descendues de l'Arche, morts-vivants parmi les charognes, fantômes parmi les esprits, trépassés de la vie parmi les nécrosés.
Avant que l'île ne sombre peu après dans les tréfonds d'un Océan rédempteur ensevelissant définitivement les restes du marasme humain...

lundi 20 octobre 2008

Vorkriegsjugend - Wir sind die Ratten (80's punk)


Retour dans le temps au début des années 80, lorsque cheveux décolorés et jeans déchirés choquaient encore les parents, à l'époque du "no future": Pourquoi perdre son temps à apprendre un métier? N'était-il pas bien plus intéressant de passer son temps à se défoncer et à mettre la musique à fond pour que les voisins aussi puissent profiter du dernier album des Dead Kennedys? De rejeter radicalement tout compromis avec la société et de vivre sa révolte à fond et jusqu'au bout?
"Heute Spass und morgen tod" ( "s'amuser aujourd'hui et mourir demain" ) répondent affirmativement les cinq punks de Vorkriegsjugend, qui, bien que passant leur temps à squatter et boire, trouvent le temps entre 1982 et 1983 de sortir un EP et un album, regroupés ici sous le titre de Wir sind die Ratten ( "Nous sommes les rats" ) et agrémentés de quelques inédits. Voyage dans le Berlin des années 1980, celui de Christiane F. et d'une génération perdue par l'héroïne, celui des appartements miteux et des concerts qui finissent en baston, voilà où nous renvoie VKJ avec ce gros crachat à la face de la société.

Sombre, directe, haineuse, la musique du combo s'apparente aux débuts du hardcore US, à Black Flag et Negative Approach, même si Vorkriegsjugend aère bien plus ses morceaux que ses collègues d'Outre-Atlantique, pour un résultat plus digeste, plus de punk moins de hardcore pourrait-on dire. Pourtant, un coup d'oeil sur la date de sortie du premier EP des allemands, et l'on se dit qu'il n'est pas possible de parler d'influences, car les américains n'en sont également qu'aux balbutiements de ce qui deviendra le hardcore. Detroit, L.A. ou Berlin, la haine et le refus sont les mêmes et s'expriment sous la forme de musique la plus délicieusement dégénérée que l'humanité ait connue: le punk, celui des origines, celui qui tâche, sale et sans concession.
Authentique, épurée, la musique de Vorkriegsjugend symbolise la négation et la colère à l'état pur ( "Marchons nous contre l'Est? Non! Marchons nous contre l'Ouest? Non! Marchons contre le monde entier car ce monde ne nous plait pas" ). Pas de chichis politiques, la vision de nos cinq allemands est radicalement désabusée. Seule issue possible: une vie marginale ( "Nous sommes les rats et vivons dans la saleté" ). Les riffs répétés jusqu'à s'incruster définitivement dans notre pauvre crâne maltraité par tant de haine semblent déchirer l'atmosphère d'une ville perdue dans une vision apocalyptique, asphalte des ghettos et citée noyée dans la froideur de ses murs, de ses ruines plutôt devrait-on dire tant l'aspect squelettique de Berlin est encore aujourd'hui présent ("Der Sarg" et sa vision du tombeau bétonné de la métropole). Mais ce qui donne sa véritable âme à cette musique, c'est la voix de son chanteur, Klaus Hickert, rageuse au possible mais jamais monolithique et souvent accompagnée sur les refrains par celles de ses comparses pour des sing-along plus mélodiques. Les sonorités de langue allemande collent parfaitement à cette musique, puissantes et incisives, martiales et massives, et représentent un véritable plus, d'autant que les paroles sont à la hauteur, d'un cynisme tout simplement jouissif.

Reflet de la jeunesse désabusée d'une époque, tributaire d'un esprit punk flirtant avec le nihilisme, image d'une société allemande rongée par son passé, d'une ville en ruine coupée en deux, Vorkriegsjugend vomit son désespoir et son refus, nous englobant dans la noirceur de son monde avec son punk abrasif et misanthrope. Cultes et pourtant relativement méconnus même en Allemagne, l'influence du groupe sera cependant primordiale sur la scène punk underground germanique qui les érigera au rang de légendes vivantes après uniquement un album.

samedi 11 octobre 2008

Tool - Aenema

Le vent se lève au large, tandis que le soleil gît au firmament, astre déchu aux effluves de chaleur mourantes. Les vagues s'affolent au rythme des bourrasques jusqu'à former l'ultime tempête qui balaiera notre humanité pervertie. Pluie purificatrice ensevelissant le règne fallacieux du paraître et de la mercantilisation omnipotente, tandis que les accalmies passagères proclament l'indicible avènement du déluge. L'île de la faillite humaine se détache de la terre ferme jusqu'à sombrer dans les tréfonds de l'océan.
Tout comme le reste de l'œuvre de Tool, Aenema s'appréhende et s'assimile par immersion progressive: les esquisses s'agrémentent de couleurs, les ressentis s'affirment, les émotions se forment. Mais la création ainsi bâtie n'est pas définitive. Au gré des écoutes, les interprétations émotionnelles varient, délivrant des séditions auditives multiples. Tool n'impose rien, se contentant de suggérer, construisant une allégorie sismique d'une apocalypse salvatrice aux contours incertains et insondables, entre ataraxie et envolées grisantes.

"Some say the end is near.
Some say well see armageddon soon.
I certainly hope we will.
I sure could use a vacation from this

Bullshit three ring circus sideshow of
Freaks

Here in this hopeless fucking hole we call L.A.
The only way to fix it is to flush it all away.
Any fucking time. any fucking day.
Learn to swim, Ill see you down in arizona bay.

Fret for your figure and
Fret for your latte and
Fret for your lawsuit and
Fret for your hairpiece and
Fret for your prozac and
Fret for your pilot and
Fret for your cable and
Fret for your car.
Its a
Bullshit three ring circus sideshow of
Freaks

Here in this hopeless fucking hole we call L.A.
The only way to fix it is to flush it all away.
Any fucking time. any fucking day.
Learn to swim, Ill see you down in arizona bay.

Some say a comet will fall from the sky.
Followed by meteor showers and tidal waves.
Followed by faultlines that cannot sit still.
Followed by millions of dumbfounded dipshits.

Some say the end is near.
Some say well see armageddon soon.
I certainly hope we will cuz
I sure could use a vacation from this

Silly shit, stupid shit...

One great big festering neon distraction,
Ive a suggestion to keep you all occupied.

Learn to swim.

Moms gonna fix it all soon.
Moms comin round to put it back the way it ought to be.

Learn to swim.

Fuck l ron hubbard and
Fuck all his clones.
Fuck all those gun-toting
Hip gangster wannabes.

Learn to swim.

Fuck retro anything.
Fuck your tattoos.
Fuck all you junkies and
Fuck your short memory.

Learn to swim.

Fuck smiley glad-hands
With hidden agendas.
Fuck these dysfunctional,
Insecure actresses.

Learn to swim.

Cuz Im praying for rain
And Im praying for tidal waves
I wanna see the ground give way.
I wanna watch it all go down.
Mom please flush it all away.
I wanna watch it go right in and down.
I wanna watch it go right in.
Watch you flush it all away.

Time to bring it down again.
Dont just call me pessimist.
Try and read between the lines.
I cant imagine why you wouldnt
Welcome any change, my friend.

I wanna see it all come down."

mardi 7 octobre 2008

Vingt-quatre heures de la vie d'un RMIste ou comment entrer dans la vie passive

12h30, le réveil sonne: il faut se lever. Première constatation de la journée: le chat miaule. Idiome universellement compréhensible et à la signification sans équivoque: notre lymphatique compagnon a faim. Il s'agit donc de nourrir ce perfide animal dont l'indolence n'a d'égal que son apathie. Cet effort accompli, il est grand temps de décompresser. Après tout, quoi de plus normal que de s'octroyer un juste repos bien mérité, une fois la laborieuse besogne accomplie. Sage précepte qui est la quintessence même d'une existence saine et la liturgie fondamentale et omni-temporelle de ce que nous appellerons la vie passive.
Une heure au strict minimum sera alors consacrée à la pérégrination Internet-ique, au gré de nos clics de souris, navigation virtuelle à défaut d'être aquatique et dont les étapes successives pourront être forums de football ou autres sites divers et variés reposant pourtant sur une constante: leur absurdité (les sites soutenant que "Magic" Ronald Zubar est un bon joueur, ou ceux visant à sauver le monde seront ainsi particulièrement prisés). Mais au fil de ces errances informatiques portées par le bien-être de l'immersion technologique, l'angoisse monte: en effet, il faut se nourrir.
Et l'instant redouté qu'est cette corvée journalière ne pouvant être éternellement repoussé, il faut bien s'atteler à cette répétitive besogne. Afin d'éviter des efforts superflus, il est possible de manger à l'extérieur (pas de cuisine à faire, ni de vaisselle), ou, encore mieux, de commander une pizza livrée à domicile à la pizzeria se trouvant en face de chez nous (à noter dans ce cas là la possibilité de manger avec les mains et dans le carton même de la pizza, ce qui évite à la fois cuisine, vaisselle et déplacement).
Au terme de cette épreuve, deux alternatives s'offrent à nous: une sieste bien méritée (apanage des véritables professionnels de la vie passive) ou un laisser-aller à diverses occupations, qui ne devront toutefois surtout pas demander d'efforts trop importants. Par exemple: regarder un film, laisser le chat venir sur nos genoux, naviguer sur le Web (voir ci-dessus).
Si tout se passe bien, on pourra alors jeter un coup d'œil par la fenêtre (en restant assis, si possible): nous observerons ainsi que la nuit est en train de tomber, et si notre logement porte sur une rue passante, on pourra même observer de curieux individus marcher à grands pas empressés. Non nous ne rêvons pas, ces personnes rentrent effectivement du travail... Étrange, n'est-ce pas ?
Mais du travail, nous allons malheureusement en avoir aussi. Et c'est à nouveau de nourriture dont il s'agit: celle du chat, et la nôtre également, mais nous avons déjà vu comment se sortir de cette détresse dans les paragraphes précédents...
Reste la soirée à combler, mais c'est finalement la tribulation la plus facile à surmonter. En effet, la solution qui s'offre à nous est d'une simplicité enfantine: se saouler la gueule jusqu'au petit matin ! De plus, on perdra ainsi de précieuses heures durant notre sommeil alcoolisé, raccourcissant ainsi la journée du lendemain au maximum et évitant par là même d'être trop actif et de trop en faire.
Et l'intérêt d'avoir un chat dans tout ça ? Il est primordial: quelle autre créature pourrait en effet nous donner un meilleur exemple de paresse exemplaire, d'indolence de tous les instants ? Nul autre que le chat, parfait modèle dont tout un chacun devrait s'inspirer avant de rentrer dans la vie passive...

vendredi 26 septembre 2008

Cioran: De l'inconvénient d'être né - Extraits choisis



Il ne faut pas s'astreindre à une œuvre, il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l'oreille d'un ivrogne ou d'un mourant.

Le vrai contact entre les êtres ne s'établit que par la présence muette, par l'apparente non-communication, par l'échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.

Chaque fois que cela ne va pas et que j'ai pitié de mon cerveau, je suis emporté par une irrésistible envie de "proclamer". C'est alors que je devine de quelles piètres âmes surgissent réformateurs, prophètes et sauveurs.

La clairvoyance est le seul vice qui rende libre - libre dans un désert.

[...] Après minuit commence la griserie des vérités pernicieuses.

[...] La vieillesse est l'autocritique de la nature.

Sans la faculté d'oublier, notre passé pèserait d'un poids si lourd sur notre présent que nous n'aurions pas la force d'aborder un seul instant de plus, et encore moins d'y entrer. La vie ne paraît supportable qu'aux natures légères, à celles précisément qui ne se souviennent pas.

La connaissance de soi, la plus amère de toutes, est aussi celle que l'on cultive le moins: à quoi bon se surprendre du matin au soir en flagrant délit d'illusion, remonter sans pitié à la racine de chaque acte et perdre cause après cause devant son propre tribunal?

Si l'on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaitrait sur le champ.

Quand il m'arrive d' être occupé, je ne pense pas un instant au "sans" de quoi que ce soit, et encore moins, il va sans dire, de ce que je suis en train de faire. Preuve que le secret de tout réside dans l'acte et non dans l'abstention, cause funeste de la conscience.

L'unique confession sincère est celle que nous faisons indirectement en parlant des autres.

La conscience est bien plus que l'écharde, elle est le poignard dans la chair.

Après une nuit blanche, les passants paraissent des automates. Aucun n'a l'air de respirer, de marcher. Chacun semble mû par un ressort: rien de spontané, sourires mécaniques, gesticulation des spectres. Spectre toi-même, comment dans les autres verrais-tu des vivants?

Le bistrot est fréquenté par les vieillards qui habitent l'asile au bout du village. Ils sont là, un verre à la main, se regardant sans se parler. Un d'eux se met à raconter je ne sais quoi qui se voudrait drôle. Personne ne l'écoute, en tout cas personne ne rit. Tous ont trimé pendant de longues années pour en arriver là. Autrefois, dans les campagnes, on les aurait étouffé sous un oreiller. Formule sage, perfectionnée par chaque famille, et incomparablement plus humaine que celle de les rassembler, de les parquer, pour les guérir de l'ennui par la stupeur.

L'antidote de l'ennui est la peur. Il faut que le remède soit plus fort que le mal.

[...] La liberté sans limites est un attentat contre l'esprit.

Lorsqu'on nous rapporte un jugement défavorable sur nous, au lieu de nous fâcher, nous devrions songer à tout le mal que nous avons dit des autres, et trouver que c'est justice si on en dit également de nous. L'ironie veut qu'il n'y ait personne de plus vulnérable, de plus susceptible, de moins disposé à reconnaître ses propres défauts que le médisant. Il suffit de lui citer une réserve infime qu'on a faîte à son sujet, pour qu'il perde contenance, se déchaîne et se noie dans sa bile.

On ne désire la mort que dans les malaises vagues; on la fuit au moindre malaise précis.

Est libre celui qui a discerné l'inanité de tous les points de vue; est libéré celui qui en a tiré les conséquences.

A quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir; ce qui est certain, c'est qu"elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n'y saurait pénétrer.

La désagrégation morale lorqu'on séjourne dans un endroit trop beau. Le moi se dissout au contact du paradis.
C'est sans doute pour éviter ce péril que le premier homme fit le choix que l'on sait.

Gogol, dans l'expoir d'une" regénération" se rendant à Nazareth et s'y ennuyant comme "dans une gare en Russie", c'est bien ce qui nous arrive à tous quand nous cherchons au-dehors ce qui ne peut exister qu'en nous.

Vivre, c'est perdre du terrain.

Plus on vit, moins il semble utile d'avoir vécu.

Au cours des siècles, l'homme s'est échiné à croire, il est passé de dogme en dogme, d'illusion en illusion, et a consacré très peu de temps aux doutes, brefs intervalles entre ses périodes d'aveuglement. [...]

La connaissance n'est pas possible, et, même si elle l'était, elle ne résoudrait rien. Telle est la position du douteur. Que veut-il? Que cherche-t-il? Ni lui ni personne ne le saura jamais.
Le sceptisisme est l'ivresse de l'impasse.

[...] On ne peut réfléchir et être modeste. Dès que l'esprit se met en branle, il se substitue à Dieu et à n'importe quoi. Il est indiscrétion, empiètement, profanation. Il ne "travaille" pas, il disloque. La tension que trahissent ses démarches en révèle le caractère brutal, implacable. Sans une bonne dose de férocité, on ne saurait conduire une pensée jusqu'au bout.

C'est s'investir d'une supériorité abusive que de dire à quelqu'un ce qu'on pense de lui et de ce qu'il fait. La franchise n'est pas compatible avec un sentiment délicat, elle ne l'est même pas avec une exigence éthique.

Pour vaincre l'affalement ou une inquiétude tenace, il n'est rien de tel que de se figurer son propre enterrement. Méthode efficace à la portée de tous. Pour n'avoir pas à y recourir trop souvent dans la journée, le mieux serait d'en éprouver le bienfait dès le lever. Ou alors de n'en user qu'à des moments exceptionnels, comme le pape Innocent IX qui , ayant commandé un tableau où il était représenté sur son lit de mort, y jetait un regard à chaque fois qu'il lui fallait prendre une décision importante.

Personne n'a été autant que moi persuadé de la futilité de tout, personne non plus n'aura pris au tragique un si grand nombre de choses futiles.

Une société est condamnée quand elle n'a plus la force d'être bornée. Comment, avec un esprit ouvert, trop ouvert, se garantitait-elle des excès, des risques mortels de la liberté?

N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi.

A la longue, la tolérance engendre plus de maux que l'intolérance. Si ce fait est exact, il constitue l'accusation la pluis grave qu'on puisse porter contre l'homme.

[...] Avec du sarcasme on peut seulement masquer ses blessures, sinon ses dégoûts.

Un imposteur, un "fumiste", conscient de l'être, donc spectateur de soi-même, est nécessairement plus avancé dans la connaissance qu'un esprit posé, plein de mérites, et tout d'une pièce.

On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir.

mardi 23 septembre 2008

A rebours (Huysmans, 1884)



Au début fût le style. Celui du seul et unique personnage principal tout d'abord, Des Esseintes, qui afin d'échapper à une société trop grossière pour lui, se cloître dans la solitude d'une demeure fantasmagorique où il expérience son "art de vivre". Style littéraire aussi et surtout, d'une richesse linguistique inouïe, travail d'orfèvre halluciné qui porte l'œuvre de bout en bout à travers cette écriture nerveuse et jubilatoire.
On se heurte ainsi à des descriptions d'une méticulosité vertigineuse lors des soliloques de Des Esseintes: peinture, art floral, musique, littérature, les œuvres d'art sont décortiquées, analysées, encensées parfois. Et rarement critiques n'auront ainsi été revêtues d'une telle robe poétique. Rêveur, incisif, acerbe ou liturgique, Huysmans aborde par le biais de son vrai-faux double Gustave Moreau et Flaubert, Schubert et Baudelaire. Les références sont innombrables, à tel point que l'on se perd dans ce cataclysme fuligineux de noms. Mais qu'importe, car hormis la beauté purement stylistique de ces pages, c'est la névrose de Des Esseintes qui surgit sous cet océan de culture, sous cette obcession esthétique recherchée et subie, nécessaire et néfaste. Extirpé du naturalisme de Zola, Huysmans explore cyniquement les tréfonds de l'âme, les signaux de la décadence, les reliefs de la folie par cet acerbe portrait de son "Mr Hyde", expiant son mal. Car même gonflé d'élitisme méprisant et de réflexions savantes, c'est d'un véritable malade dont il est ici question. Fuyant l'ennui de la banalité par des plaisirs infiniment subtils, lorgnant vers l'irréel, Des Esseintes est inexorablement rattrapé par les effluves de parfum réalistes des rêves qu'il créer de toutes pièces. Toute action est bannie, sinon celle de substituer le rêve de la réalité à la réalité même. Ultime étape de fuite, de réclusion, de rejet. Dans son exécration de la société et de sa décadence, Des Esseintes construit sa propre perte, sa propre déliquescence. Quant à son créateur, capable contrairement à sa projection d'au moins un acte salvateur, celui d'écrire, il en tirera un deuxième, celui de croire.

jeudi 18 septembre 2008

Into the Wild (Sean Penn, 2007)

50 % d'"Easy Rider" + 50 % de "Delivrance" = "Into the Wild" ? On n'est en tout cas pas loin du compte, tant thématiques et questionnements du film de Sean Penn semblent émaner respectivement des deux classiques précités. Désir de liberté, soif d'aventure, rébellion anti-sociétale, retour aux fondamentaux (la route, la nature) sont autant de reflets de l'œuvre de Dennis Hopper. Et tout comme Boormann, Sean Penn pointe du doigt les limites d'une telle expérience en décrivant également la rudesse du milieu naturel et la naïveté égocentrique d'une telle démarche, y ajoutant un facteur solitude en concluant son film. Mais contrairement aux deux modèles, "Into the Wild" est un film franchement raté. On sent Sean Penn arriver de loin avec ses gros sabots, bâtissant un HLM où il aurait fallu construire une cathédrale, s'enlisant dans un romantisme malvenu. Et la solennité naïve du final n'arrangera rien.
Le moteur commence à tousser lorsque surviennent les premiers plans tournés au ralenti, d'une grandiloquence malvenue qui tourne parfois au risible, si bien que l'on se demande si l'on est face à un clip musical pathétique (passage du concert avec la jeune fille), une vidéo sportive publicitaire pour une boisson énergisante (descente en kayak) ou une série américaine à l'eau de rose.
La mécanique s'enlise, mais on avance encore, emportés quelques fois par la beauté de certains paysages très "malickiens". C'était malheureusement sans compter sur les dialogues lourdingues et la pseudo-philosophie tenant en deux phrases qui en découle. Les sentiments, les changements qui s'opèrent, les relations entre les personnages, en bref, l'âme conductrice du film est d'une grossièreté de trait qui n'accepte pas la moindre nuance.
Et là c'est la panne sèche...
La bande-son plutôt pas mal relève quelque peu le niveau, on ne sombre certes pas dans le réellement mauvais mais juste dans un ratage plutôt médiocre.
Change de caisse Sean !